La mondialisation à l’ère de l’IA et du trumpisme, ou l’économie de marché… de dupes!

Scandale ou business as usual ? Tsunami ou tempête dans un verre d’eau ? Si les événements de ces derniers jours autour du dernier fleuron d'Anthropic n’auront dans tous les cas laissé personne indifférent, une chose est certaine : ils s’inscrivent dans une logique bien plus large et tout sauf nouvelle. Et mauvaise nouvelle : elle peut impacter votre activité, quelle qu’elle soit.

Donald Trump signe le décret qui met votre business en péril

Résumons :

  • ce 9 juin 2026, Anthropic sortait Fable 5, toute dernière version publique de Claude présentée comme basée sur son modèle Mythos, qui avait lui-même été présenté comme dangereusement puissant par… Anthropic eux-mêmes. Skynet à la portée du premier apprenti-sorcier venu ? Pas tout à fait, car ce modèle était justement présenté comme bridé pour empêcher son utilisation à mauvais escient.
  • dès le 12 juin suivant (oui, trois jours plus tard seulement), l’administration Trump ordonnait la mise hors ligne de Fable. Ou plus précisément, conditionnait son utilisation à une condition qu'Anthropic n'était tout simplement pas en mesure de contrôler individuellement pour chaque utilisateur : qu'ils ou elles soient... de nationalité américaine.

Oui, vous avez bien lu : sur le papier, un apartheid technologique assumé, privant à la louche au moins 96% de la population mondiale de ce qui est, dans le même temps, présenté comme une révolution technologique sans précédent (en attendant la suivante qui, au rythme actuel, ne devrait guère prendre plus de quelques semaines à pointer le bout de son nez. Dans la réalité, une démonstration de force car faute de pouvoir vérifier chaque utilisateur Anthropic a logiquement (et sagement) préféré une mise hors-service de son nouveau fleuron au risque du courroux d'une administration aux moyens démesurés.

On pourra toujours ergoter des heures durant sur la pertinence ou non de la préférence nationale dans une industrie où une proportion non négligeable des employés d’Anthropic eux-mêmes (recrutés sur leurs compétences davantage que sur la base de leur passeport) ne sont pas des citoyens américains.

On pourra aussi se lancer dans une énième diatribe sur les effets d'une démagogie trumpienne jouant jusqu'au bout de l'usure la partition du « eux contre nous » (avec tout de même un crescendo qui n’aura échappé à personne par rapport à l'époque pourtant pas si lointaine où son discours distinguait encore les « bons » des « mauvais » étrangers selon leurs nationalités via le droit à l'entrée sur le territoire ou le taux de douanes applicable).

On pourrait aussi, singeant nos propres dirigeants du reste de la planète, secouer un index sévère en distribuant les bons et (surtout) mauvais points tout en espérant secrètement faire ainsi oublier notre propre impuissance des spectateurs de cette pantomime.

Mais tout ça, ce serait regarder le doigt tandis que le sage, lui, montre la lune.

Car l’essentiel n’est pas là. Il est dans le rappel sous-jacent qui est fait ici : un outil qui ne nous appartient pas n’est jamais un pur atout, mais toujours au moins une dépendance avec ses risques associés. Autrement dit :


Quelle que soit sa réussite, si votre entreprise est tributaire d'une décision prise en pleine nuit à l'autre bout du monde, elle n'est pas seulement fragile. Elle n'est même pas vraiment à vous.


Et le plus inquiétant dans cette histoire, c'est que personne n'est à l'abri. Pas même si votre activité est à mille lieue des hyper-technologisations de la Silicon Valley.

Pour que cela vous impacte, il suffit que, de près ou de loin, vos revenus reposent sur un marché étranger. Les vôtres, ou ceux de vos clients... ou des leurs. Oui, dans une économie reposant sur l'interdépendance où tout a des allures d'effet domino, tout d'un coup, ça étend largement le risque.

Alors, que faut-il faire ? Retourner à l'époque des cavernes en maudissant Christophe Colomb ? Boycotter tout produit technologique extra-européen, au risque de se laisser distancer ? Appliquer à son propre business model une part de protectionnisme ?


Comme souvent, la solution n'est pas dans des choix radicaux mais dans la mesure.


Trop souvent, les choix économiques reposent sur des mantras assénés sans réflexion, puis répétés sous le coup des mêmes émotions. La croissance serait la condition sine qua non de la survie. Sauf que c'est oublier un peu vite la morale de la fable de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. En n'oubliant pas une évidence : si votre poids sur les décisions politiques de votre propre aire géopolitique est plus que limité, celui que vous avez sur ce qui se passe ailleurs est tout simplement nul. Avec, comme deuxième effet Kiss Cool, le fait qu'au moins, vous avez davantage de chances de sentir venir le vent du boulet avant les dégâts dans le pays dans lequel vous vivez et exercez votre activité. Ainsi, à moins d'avoir atteint un seuil stratosphérique et une diversification exemplaire, le marché domestique sera toujours à la fois la base la plus sûre en toutes circonstances et le meilleur (ou au pire le moins mauvais) abri en temps de crise.

Partir à l'assaut de marchés étrangers devrait toujours se faire avec prudence et mesure, en considérant le résultat comme un bonus et non comme un incontournable. Si votre CA en dépend, vous êtes déjà en danger : surdimensionner son export (ou au contraire sa dépendance à un fournisseur), c'est toujours prendre un risque (et la garantie de nuits blanches à la première crise internationale).

Des industries entières ont fait les frais de leur imprévoyance, de l'automobile aux spiritueux en passant par nombre d'autres secteurs.

Et même en restant tourné sur un marché strictement local, il est important de considérer son propre ciblage-client : d'où leur viennent leur pouvoir d'achat ? Quels sont les risques qui y sont associés ?


Alors, comment se tenir à l'abri des secousses ?


S'il n'y a pas de recette-miracle, vous pouvez au moins limiter les dégâts en gardant en permanence un certain nombre de questions à l'esprit :

  • QUI sont mes clients ?
  • DE QUI sont-ils eux-mêmes dépendants ?
  • Quelles sont mes propres DEPENDANCES (clients comme fournisseurs) ?

Avec, au final, cette question aussi indispensable qu'elle peut mettre mal à l'aise :


« Au vu de l'ensemble de ses investissements et dépendances, combien de temps mon entreprise peut-elle survivre si l'ensemble des marchés extérieurs devaient être coupés ? »


Et vous, quelle réponse pouvez-vous apporter à cette question ?